Documentation et mimétisme technologique.

Introduction

Les livres et les thèses : que de vertueux supports pour transmettre la connaissance ! Mais attention, encore faut-il, une fois de plus, être parfaitement conscient, à tout instant de la lecture, du contexte dans lequel le document a été écrit. Il faut tout considérer : la localisation temporelle et géographique, le milieu culturel, les objectifs de l’auteur, etc. Sans ça, le risque est grand de considérer le contenu comme étant universel et intemporel. Vous noterez que la documentation est bien liée à l’histoire. C’est bien souvent elle qui permet de la transmettre par les livres et tout autre support, aujourd’hui éventuellement numérique.

L’exemple du gazogène.

Dans le contexte des loisirs techniques, une machine très répandue est, apparement, la victime parfaite de la non recontextualisation, probablement engendrée par la documentation et le mimétisme technologique. Il s’agit du gazogène. Le mot “gazogène” dans la catégorie “images” d’un moteur de recherche démontre immédiatement la circulation indéniable de plans périmés de bientôt 100 ans. On regrette l’absence de plans de gazogène “high tech”.

Le gazogène est une machine inventée en 1920 par George Imbert qui permet de créer un gaz inflammable à partir d’un combustible solide, notamment bois ou charbon. Il fut utilisé pendant la seconde guerre mondiale par la population civile, lorsque le pétrole vint à manquer, pour faire fonctionner les véhicules. Il est actuellement toujours utilisé en Corée du nord du fait de l’embargo sur le pétrole.

Malheureusement, la grande communauté mondiale de bricoleurs de gazogènes ne parvient pas à produire d’améliorations “poussées” autres qu’esthétiques sur les véhicules équipés de ce système. 

On peut effectivement constater, sur les forums de passionnés de gazogène, et dans leurs vidéos visibles sur le net, que les plans ancestraux des années 20 circulent encore massivement ! Après tout « un gazogène c’est comme ça qu’on le fait, non ? » Puisque c’est écrit sur les plans …

L’utilisation d’un gazogène ancien est laborieuse et souvent critiquée, à juste titre, à cause de ses principaux défauts, à savoir :

  • Le ralenti moteur doit être très élevé pour maintenir la production régulière de gaz.
  • Le démarrage du gazogène est long et laborieux (allumage manuel, attente à l’extérieur du véhicule, etc.)
  • La gestion de la richesse du mélange air/gaz est, elle aussi laborieuse, elle se fait à la main avec un petit levier que l’on doit souvent manœuvrer dans l’habitacle.
  • Etc.

Il est parfaitement regrettable d’entendre ces phrases comme étant des fatalités imputables au gazogène, à l’ère où l’on envoie des rovers sur Mars réalisant des analyses automatiquement tout en nous les transmettant à des distances intersidérales. Ces défauts du gazogène sont ceux d’une conception brute et primitive d’un temps où il n’y avait ni électronique, ni moyen d’acquérir des composants technologiques peu coûteux qui permettraient d’éliminer ces défauts.

Il serait appréciable d’entendre par exemple :

  • pour régulariser le ralenti moteur, nous pouvons stocker le gaz sur le court terme avec une turbine centrifuge entraînée par le moteur et alimentant un réservoir tampon
  • l’automatisation du démarrage peut se faire avec quelques capteurs, et actionneurs divers
  • la gestion de la richesse peut se faire automatiquement avec des servo-vannes après avoir étudié sur un prototype instrumenté, le comportement du moteur+gazogène
  • etc.

Les automaticiens et techniciens qui liront cette partie auront déjà, j’en suis sûr, en prenant rapidement connaissance du fonctionnement d’un gazogène, beaucoup d’idées pour actualiser ce procédé ! S’il ne l’a pas été jusqu’à maintenant, c’est parce que le gazogène (en locomotion) est très exclu du contexte économico-industriel, en raison de l’utilisation massive du pétrole. Ainsi, aucun investissement en très hautes technologies et matière grise n’a été affecté à la problématique du gazogène pour véhicule.

Conclusion

La documentation photographie l’histoire et incite les personnes à copier les systèmes contenus dans les livres sans les décontextualiser/recontextualiser. Nous devons être conscients des différences contextuelles historiques qui ont été la cause de la constitution des machines ainsi dessinées dans les livres.  On peut aussi se poser la question de savoir s’il n’existe pas un mimétisme dans la manière de structurer les livres et documents qui traitent des mêmes sujets.

De l’expérience à la contamination.

Introduction

L’expérience est un terme qui généralement a une consonance positive. Elle caractérise l’accumulation par le temps de connaissances et de savoir-faire d’un travailleur ou de toute autre personne ayant eu une activité quelconque dans la durée. Elle est donc souvent garante d’efficacité supplémentaire pour qui la possède.

La contamination

A force d’échanges avec d’anciens travailleurs, ouvriers ou ingénieurs, vous pourrez constater que l’expérience devient aussi synonyme de contamination. Elle engendre, dans ce cas, l’incapacité partielle ou totale de l’expérimenté à s’adapter à un autre contexte que celui d’où elle provient. Souvent, plus une personne est expérimentée dans le même contexte et moins elle sera capable de s’adapter à d’autres. Ce bien malheureux constat est d’autant plus vrai pour les personnes ayant toujours occupé le même poste. Lorsqu’une personne très expérimentée, ayant passé toute une vie active dans un même poste et/ou domaine, utilise, dans un autre contexte, des réflexes issus de son expérience d’une manière automatique et quasi religieuse, il s’agit de contamination. Ce phénomène de contamination peut notamment provenir d’un refus de considérer sa propre inefficacité malgré son age. Il ne faut pas confondre l’age et l’expérience. L’age ne procure en aucun cas une expérience universelle.

L’expérience de l’expérience

Un travailleur vacant, changeant souvent de poste, deviendra par la force des choses conscient de la nécessité de reconsidérer le contexte. Si ce n’est pas le cas, nous pouvons poser les questions suivantes : peut on affirmer qu’un travailleur vacant aura développé une capacité d’abstraction universelle allant au delà de l’ensemble des différents postes qu’il aurait déjà occupé ? Développera-t-il une vraie capacité de généralisation ou bien serait-ce uniquement une illusion procurée par la somme des différentes expériences ? Ces questions restent ouvertes, mais nous pouvons raisonnablement affirmer qu’une expérience globale riche et utile ne peut s’acquérir qu’à la condition d’avoir fait des expériences, c’est à dire avoir varié ses activités et fait varier des paramètres dans les procédures et les manières de faire au sens général. Se contenter d’un résultat et le reproduire à l’identique n’augmente ni les connaissances ni les capacités d’analyse. De la même manière, avoir pensé toujours les mêmes choses pendant toute une vie n’en fait pas des vérités universelles.

A différents contextes, différentes pratiques.

Les contextes prédominants sont l’industrie, la recherche et l’artisanat. Le point important à soulever est que ces contextes utilisent des hypothèses de travail très différentes dont il faut être absolument conscient pour rester pragmatique en chacun d’eux.

Dans le contexte prédominant qu’est l’industrie, il existe des métiers spécifiques propres à chaque sous-contexte.

Un ingénieur “produit” sera amené à concevoir les produits les plus rentables. Il optimisera savamment la forme d’un objet mécanique afin de réduire la quantité de matière utilisée. En effet, en production en grande série, cette quantité de matière représente une économie non négligeable.

En revanche, un ingénieur développant des machines de production internes à l’entreprise réalisera des prototypes avec une optique de durabilité et de fiabilité. Dans ce cas, il majorera la quantité de matière utilisée pour favoriser la fiabilité des machines. La quantité de matière supplémentaire représentant un surcoût négligeable devant le gain de résistance mécanique.

La recherche est aussi un autre contexte bien particulier qui utilise des hypothèses différentes, où le “prototype bricolé” est monnaie courante.

Conclusion

Des personnes expérimentées dans l’industrie risquent de critiquer indûment, avec des hypothèses non reconsidérées, des systèmes conçus et réalisés dans un contexte alternatif. De la même manière, les chercheurs critiquent parfois les systèmes industriels avec une approche d’optimisation beaucoup trop théorique. Les pires critiques de systèmes techniques, et qui font apparaître les contaminations, sont celles qui commencent par l’interjection : “Ce n’est pas comme ça qu’ont fait !” Cette interjection démontre que la personne qui la prononce considère son expérience comme universelle, ce qui est de surcroît faux et prétentieux.